Chapitre premier : « Raison et évolution »
L’anthropomorphisme de notre langage
En fait, la plupart des erreurs que nous aurons à contester tout au long de ce livre sont si profondément incorporées dans le langage qu’en se servant des termes établis celui qui n’y prend pas garde aboutit presque nécessairement à des conclusions fausses. (…) Mais parler de la société comme « agissant », cela implique immédiatement des associations d’idées qui sont grosses de méprises. Nous nous référerons généralement à cette propension en parlant d’anthropomorphisme, bien que ce terme ne soit pas tout à fait approprié. Parler de la société comme « agissant », cela implique immédiatement des associations d’idées qui sont grosses de méprisesPour être plus exacts, nous devrions distinguer entre l’attitude encore plus primitive qui personnifie des entités telles que la société en leur attribuant un esprit, et qui est proprement décrite comme anthropomorphisme ou animisme, et l’interprétation légèrement plus raffinée qui attribue leur ordre et leur fonctionnement au dessein de quelque agence distincte ; interprétation qui est mieux décrite par les mots intentionnalisme, artificialisme, ou, selon le terme que nous-mêmes utiliserons, constructivisme. Néanmoins, ces deux propensions se fondent l’une dans l’autre plus ou moins imperceptiblement, et pour nos objectifs nous emploierons généralement « anthropomorphisme » sans plus distinguer.
Hayek revient ensuite sur l’utilisation abusive du mot « social ».
Et, dans la deuxième partie de ce livre, nous aurons à examiner assez longuement le caractère presque immanquablement déroutant du petit mot « social » qui, en raison de son caractère particulièrement élusif, porte la confusion dans presque toute assertion où il se trouve employé. Nous découvrirons aussi les pièges que contiennent des notions courants, telles que les révèlent les expressions suivantes : dire que la société « agit », ou qu’elle « traite » des personnes, les « récompense » ou les « rémunère » ; qu’elle « évalue », qu’elle « possède », ou qu’elle « contrôle » des objets ou des services ; qu’elle est « responsable » ou « coupable » de quelque chose ; ou qu’elle a la « volonté », qu’elle « projette », qu’elle peut être « juste ou injuste » ; que l’économie « distribue » ou qu’elle « affecte » des ressources…Tout cela a pour effet de suggérer une interprétation faussement intentionnaliste ou constructiviste, bien que les mots puissent n’avoir pas été employés avec une telle connotation ; celui même qui s’en sert est presque inévitablement aiguillé vers des conclusions fautives. Nous verrons que ce genre de confusions est à la racine des conceptions fondamentales de très influentes écoles de pensée, qui ont été entièrement dominées par la croyance que toutes les règles ou lois doivent avoir été inventées ou explicitement convenues par quelqu’un. Or à partir du moment où l’on commet l’erreur de croire que toutes les règles de juste conduite ont été faites par quelqu’un de façon délibérée, il devient plausible de soutenir des sophismes tels que : tout pouvoir de faire des lois est nécessairement arbitraire, ou : il faut toujours qu’existe une ultime source « souveraine » du pouvoir d’où découlent toutes les lois.
Il revient enfin sur le terme de « fonction » :
C’est un mot dont on ne peut presque pas se passer en discutant de ces structures qui se perpétuent d’elles-mêmes et que nous rencontrons aussi bien dans les organismes biologiques que dans les ordres sociaux spontanés. Une fonction de ce genre peut être assurée par des acteurs qui ignorent quel est le service que rend leur action. Mais le caractère anthropomorphique de la tradition positiviste l’a conduite à une étrange déformation du réel : ayant découvert qu’une institution remplit une fonction, l’on a conclu que les personnes qui assurent cette fonction doivent forcément en avoir reçu l’ordre de quelqu’un d’autre. C’est ainsi que, de cette vue exacte que l’institution de la propriété privée remplis une fonction nécessaire au maintien de l’ordre spontané de la société, l’on est passé à cette croyance que, pour cela, il fallait qu’une quelconque autorité ait un pouvoir de direction. Cette opinion est même expressément consignée dans les constitutions de certains pays, rédigées sous l’inspiration positiviste.
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Tagged: Anthropomorphisme, Constructivisme, Libéralisme, Loi, Positivisme, Social





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2 Comments
Bonjour Lomig, J’ai du mal à voir le problème dans des tournures comme « la société agit ». On sait tous que ce sont les individus qui la composent qui agissent d’une façon ou d’une autre, et qui globalement engendrent une action. Dire que la société agit, c’est finalement juste un raccourci de langage pour exprimer plus rapidement cette idée, faut-il y voir de la novlangue ?
salut Geoffrey, merci pour ton commentaire.
Le problème, et c’est ce qu’il explique dans le texte (et dans la suite, reste là pour les prochains billets « DLL »), c’est que ces raccourcis de langage – imprécis et inexacts – peuvent conduire à des constructions intellectuelles fausses. Un exemple : dire que la société « agit », et vouloir qu’elle soit « juste » conduit assez rapidement à justifier, de fait, de prendre à certains des richesses pour les donner à d’autres. La définition claire des mots, de ce que signifie la liberté des individus, les droits de propriété, permettrait d’éviter d’aller trop loin dans ces dérives « socialistes ».
mais on reviendra je pense là-dessus dans la suite du livre ; il annonce là les thèmes traités dans la deuxième partie. à bientôt !