La lutte contre l’erreur
Un examen critique des systèmes philosophiques élaborés par les grands penseurs de l’humanité a très souvent révélé des fissures et des failles dans l’impressionnante structure de ces édifices, apparemment logiques et cohérents, de pensée universelle. Même un génie, en dessinant une conception du monde, ne peut éviter parfois des contradictions et des syllogismes fautifs.
Les idéologies acceptées par l’opinion sont encore plus viciées par les faiblesses de l’esprit humain. Ce sont en majeure partie des juxtapositions éclectiques d’idées totalement incompatibles entre elles. Elles ne peuvent résister à un examen logique de leur contenu. Leurs incohérences sont irréparables et défient tout essai de combiner leurs diverses parties en un système d’idées compatibles entre elles.
Certains auteurs essayent de justifier les contradictions des idéologies acceptées, en montrant les prétendus avantages d’un compromis, quelque boiteux qu’il soit du point de vue de la logique, pour le cours aisé des relations interhumaines. Ils allèguent l’opinion populaire absurde selon laquelle la vie et la réalité sont « illogiques » ; ils soutiennent qu’un système entaché de contradiction peut s’avérer pratique et même vrai en fonctionnant de façon satisfaisante, tandis qu’un système logiquement homogène aboutirait à un désastre. Point n’est besoin de réfuter une fois de plus des erreurs populaires de ce genre. La réflexion logique et la vie réelle ne sont pas deux sphères séparées. La logique est pour l’homme le seul moyen pour maîtriser les problèmes de la réalité.La réflexion logique et la vie réelle ne sont pas deux sphères séparées. La logique est pour l’homme le seul moyen pour maîtriser les problèmes de la réalité. Ce qui est contradictoire en théorie ne l’est pas moins dans la réalité. Nulle inconsistance idéologique ne peut fournir une solution satisfaisante — c’est-à-dire qui fonctionne — aux problèmes présentés par les faits de ce monde. Le seul effet des idéologies contradictoires en elles-mêmes est de masquer les problèmes réels et d’empêcher ainsi les gens de trouver à temps une politique appropriée pour les résoudre. Les idéologies incohérentes peuvent parfois retarder l’apparition d’un conflit manifeste. Mais elles aggravent certainement les maux qu’elles dissimulent et rendent plus difficile la solution finale. Elles multiplient les efforts douloureux, elles augmentent les haines, et rendent impossible un règlement pacifique. C’est une grave bourde que de considérer les incohérences idéologiques comme anodines, voire bénéfiques.
L’objet principal de la praxéologie et de l’économie est de remplacer par des idéologies correctes et homogènes les opinions contradictoires de l’éclectisme populaire. Il n’y a aucun autre moyen de prévenir la désintégration sociale et de sauvegarder l’amélioration régulière de la condition humaine que ceux fournis par la raison. Les hommes doivent réfléchir à fond à tous les problèmes impliqués, jusqu’au point au-delà duquel l’esprit humain ne peut plus avancer. Ils ne doivent jamais en rester passivement aux solutions transmises par les générations précédentes, ils doivent toujours remettre en question toute théorie et tout théorème, ils ne doivent jamais relâcher leur effort pour balayer les idées fausses et trouver la meilleure connaissance possible. Ils doivent combattre l’erreur en démasquant les doctrines bâtardes et en exposant la vérité.
Les problèmes impliqués sont purement intellectuels et doivent être traités comme tels. Il est désastreux Le dogmatisme rigide particulier aux groupes religieux et au marxisme ne conduit qu’au conflit irréductible. Aucune collaboration sociale n’est possible là où prévaut une attitude de ce genre.de les déplacer au plan moral et de régler leur compte aux tenants d’idéologies opposées en les qualifiant de mauvaises gens. Il est vain de répéter que notre objectif est bon et celui des adversaires mauvais. La question à trancher est précisément : que faut-il considérer comme bon et comme mauvais. Le dogmatisme rigide particulier aux groupes religieux et au marxisme ne conduit qu’au conflit irréductible. Il condamne a priori tous les contradicteurs en tant que malfaiteurs, il met en doute leur bonne foi, il exige d’eux une reddition inconditionnelle. Aucune collaboration sociale n’est possible là où prévaut une attitude de ce genre.
(…)
L’on ne peut davantage considérer qu’un homme en désaccord avec les opinions de la majorité de ses contemporains doive être classé parmi les fous. Est-ce que Copernic, Galilée et Lavoisier étaient fous ? C’est le cours habituel de l’histoire qu’un homme conçoive de nouvelles idées contraires à celles des autres. Certaines de ces idées sont plus tard incorporées dans le système de savoir que l’opinion publique accepte pour vrai. Est-il admissible de considérer comme sains d’esprit seulement les rustres qui n’ont jamais eu d’idées à eux, et de le refuser à tous les innovateurs ?(…)
Il y a des psychiatres qui considèrent comme fous les Allemands qui ont épousé les principes de nazisme, et qui veulent les guérir par des procédés thérapeutiques. Ici encore nous sommes en face du même problème. Les doctrines du national-socialisme sont fausses, mais elles ne diffèrent pas essentiellement des idéologies du socialisme et du nationalisme telles que les approuve l’opinion publique dans d’autres pays. Ce qui distingue les nazis fut seulement l’application strictement cohérente de ces idéologies à la situation particulière de l’Allemagne. Comme toutes les autres nations à l’époque, les nazis voulaient que le gouvernement dirige la vie des affaires et que leur pays devienne économiquement auto-suffisant, qu’il puisse vivre en autarcie. La marque distinctive de leur politique fut le refus d’accepter les désavantages que l’adoption du même système par d’autres nations aurait pour effet de leur faire subir. Ils n’entendaient pas être pour toujours « emprisonnés », comme ils disaient, dans une région comparativement surpeuplée dans laquelle les données naturelles rendent la productivité de l’effort humain plus basse que dans d’autres pays. Ils pensaient que l’importance numérique de leur population, l’avantage de la position géographique de leur pays au point de vue stratégique, la vigueur innée et la vaillance de leurs forces armées leur fournissaient une bonne chance de remédier par une agression aux maux qu’ils déploraient.
Or, quiconque accepte l’idéologie du nationalisme et du socialisme pour vraie, L’homme n’a qu’un seul instrument pour lutter contre l’erreur : la raisonet en fait le critère de sa propre politique nationale, n’est pas bien placé pour réfuter les conclusions qu’en tirèrent les nazis. La seule façon de réfuter le nazisme encore ouverte pour les nations qui ont adhéré à ces deux principes fut de vaincre les nazis dans une guerre. Et aussi longtemps que l’idéologie du socialisme et du nationalisme dominera dans l’opinion publique mondiale, les Allemands ou d’autres peuples tenteront à nouveau de l’emporter par agression et conquête si l’occasion favorable s’en présente pour eux. Il n’y a aucun espoir d’extirper la mentalité d’agression si l’on ne réduit à néant les idéologies fausses dans lesquelles elle a ses racines. Ce n’est pas une tâche pour des psychiatres, mais pour les économistes.
L’homme n’a qu’un seul instrument pour lutter contre l’erreur : la raison.
Ludwig Von Mises, « L’action humaine » (texte intégral disponible sur la page personnelle d’Hervé De Quengo, traduction de Raoul Audouin)





Un examen critique des systèmes philosophiques élaborés par les grands penseurs de l’humanité a très souvent révélé des fissures et des failles dans l’impressionnante structure de ces édifices, apparemment logiques et cohérents, de pensée universelle. Même un génie, en dessinant une conception du monde, ne peut éviter parfois des contradictions et des syllogismes fautifs.
No Trackbacks
You can leave a trackback using this URL: http://www.expressionlibre.net/2009/01/04/citation-du-dimanche-110/trackback/
30 Comments
Un peu long comme citation non ?
Mais super. Merci !
Pour réactualiser ce que dit Von Mises : aujourd’hui, je ne vois pas bien en quoi le nationalisme est une idéologie dominante en Europe, c’est plutôt le contraire…
salut, oui c’est sûr que pour le coup ce n’est pas la citation concise qui déchire tout. C’est plutôt le texte qu’il faut se farcir. Mais c’est un plaisir de se le farcir ! D’accord avec toi Criticus. Il parle bien entendu à une époque où les nationalismes venaient de faire mal, très mal. Encore faudrait-il définir le nationalisme. Comme toute chose, trop peu ou trop, c’est toujours un « excès », et un déséquilibre. Mais bon, ce petit passage m’a donné envie de mettre un plus long extrait, tant je trouve ça toujours d’actualité :
Il est bien optimiste Von Mises. Une telle confiance dans la raison exprimée après les théorèmes d’incomplétude de Goëdel me paraitra toujours parfaitement irrationnelle.
Je préfères, dans la traque à l’erreur, la position poppérienne.
salut Claudio Pirrone, oui, c’est vrai qu’il est optimiste. Je ne suis pas sûr qu’il faille faire appel à Goëdel pour expliquer les raisons de croire ou non dans la rationnalité. Mais, je t’en prie, c’est intéressant, explique nous en quoi la position poppérienne est plus « critique » ou plus « réaliste ». De ce que j’en connais, Popper est assez proche des libéraux, et détailler les nuances doit être intéressant…
Prémisse : je n’ai jamais eu l’honneur de discuter ni avec Von Mises ni avec Popper, donc j’extrapole. En cela je sais que je ‘expose à l’erreur
Karl Popper, en effet, a été un proche des libéraux autrichiens. Cependant, il me semble que dans son regarde sur le chemin du savoir il accepte le fait qu’aucune « vérité », absolue et éternelle ne peut être trouvée. Tout est théorie, imagination de la vérité subjacente. La vie de l’homme de science est donc vouée à la recherche de l’erreur mais cette quête est en quelque sorte infinie.
C’est en ce sens que j’interprète sa célèbre citation (je cite de mémoire, pas sur que les mots soient tout à fait exactes : « notre connaissance, pour ample qu’elle soit est toujours forcément finie. Par conséquent notre ignorance ne peut être que forcément infinie »
Il est donc beaucoup plus « sceptique », au sens philosophique du terme, que Van Mises.
Salut, cela ne me semble pas tout à fait en contradiction avec la position de Von Mises. En tout cas, Hayek le dit très bien dans « Droit, Législation et Liberté », être rationnaliste critique (et c’est bien de Popper qu’il parle, et dont il se réclame sur ce point) c’est reconnaitre le plein rôle que la raison doit jouer pour s’emparer des problèmes et du monde qui nous entoure, tout en reconnaissant les limites de cette raison.
Si la pensée de Popper t’intéresse, j’avais eu l’honneur d’interviewer Alain Boyer, spécialiste reconnu de Popper, et tu trouveras cette interview ici : Interview d’Alain Boyer (les derniers morceaux concernent Popper…)
à bientôt !
Je n’ai jamais dit qu’il y a contradiction, juste une nuance que pour moi a son importance
Et merci pour le lien, je vais lire avec un vrai plaisir
Excellent interview
Si tu la relis, tu trouveras cette « nuance » dont je parle éparpillée un peu partout . Pour exemple ici : « Il a une théorie là-dessus que je trouve assez intéressante, c’est de dire que le dogmatisme en philosophie et en politique, souvent conduit à des déceptions. Même le rationalisme dogmatique ! Quand on est un rationaliste dogmatique, qu’on a une espèce de vision hyper rationnelle de la société idéale, que l’on va pouvoir imposer, à ce moment là ça conduit à des catastrophes. »
C’est cette petite altérité qui fait que Popper (comme moi d’ailleurs) est un libéral mais pas un libertarien (c’est aussi dans l’interview).
Salut Claudio, je comprends très bien la manière dont tu vois cette nuance. Cela dit, qu’entends-tu par « libertarien » ? Je crois pour ma part que libéral classique est à peu près synonyme de libertarien…
Par ailleurs, on peut penser que les principes libéraux sont justes et souhaitables, sans pour autant vouloir les appliquer par la force, ou de manière subite. On peut être progressiste et libertarien. Vouloir réduire peu à peu la place de l’Etat, sans en demander la suppression. Accepter et comprendre la raison d’être des institutions et vouloir les faire évoluer sans remettre en cause ce qu’elles ont apporté. Non ?
Are Libertarians liberal or conservative?
Libertarians are neither. Unlike liberals or conservatives, Libertarians advocate a high degree of both personal and economic liberty. For example, Libertarians advocate freedom in economic matters, so we’re in favor of lowering taxes, slashing bureaucratic regulation of business, and charitable — rather than government — welfare. But Libertarians are also socially tolerant. We won’t demand laws or restrictions on other people who we may not agree because of personal actions or lifestyles.
La source est le site du parti libertarien américain.
Pour ma part je crois que le rôle de l’Etat est d’être un « arbitre des libertés », ce qui peut conduire à un Etat assez lourd dans la pratique. Si tu me permets je te laisse un lien sur un article que j’ai écrit les premiers jours de vie de mon blog sur ma vision de l’économie (et en filigrane de l’être libéral)
http://skeptikos.hautetfort.com/archive/2008/07/31/chapitre-5-pour-une-economie-responsable.html
Dès que j’ai un moment je fonce le lire.
Pour moi l’Etat n’a à s’occuper pour caricaturer que des fonctions de sécurité (police armée services secrets) et de diplomatie.
le reste est déjà douteux…
ça fait un état lourd, peut-être, mais pas présent dans tous les secteurs de la société…
à bientôt !
@ Claudio : Aux Etats-Unis, liberal veut dire « de gauche », ça ne correspond pas au mot français « libéral ». (Pour distinguer y’a qu’à prononcer « libeurôle »)
Oui Paul, c’est exact, bien qu’en réalité « libéruôle » concerne plus les libertés sociales. Un démocrate européen, même un libéral-démocrate à la britannique peut se reconnaître en ce « libéruôle ».
Mais je remarque qu’ils ne sont pas « conservatives » non plus.
Pour résumer ma position je suis un farouche supporter des libertés, disons, sociétales, je reconnais des point intéressants à l’économie libérale mais j’estime que les systèmes économiques dits libéraux (ultra-, méga- etc.) ne le sont pas.
salut Claudio, je ne comprends pas très bien ta position au final. En gros tu nous dis que tu penses qu’il faut un maximum de liberté « sociales » (ça veut dire quoi?), mais que dans le domaine économique, la liberté est moins souhaitable ? (si je comprends bien). Pour quelle(s) raison(s) ?
« Libertés sociales » : ça ne veut rien dire. On est parfaitement dans le sujet (texte de Von Mises).
Non Lomig, je pense qu’on appelle couramment libéral quelque chose qui ne l’est pas. Une économie authentiquement libérale, dans ma vision des choses, se fonde sur la libre rencontre d’une libre offre avec une libre demande. C’est beaucoup plus qu’un marché ordinaire. Cela est dû au fait que partage l’idée duale de liberté (positive et négative) popularisée par Sen. Or, le fonctionnement des systèmes économiques actuels se fonde sur la négation d’une partie non négligeable de la liberté positive des consommateurs. Bien entendu, ce n’est que mon diagnostique et il est contestable. A partir du moment qu’on quitte l’idée de liberté comme simple absence de l’interdit pour adopter celui plus large de capabilité, on se rend compte qu’il y a un conflit de libertés entre l’offre et la demande, avant même qu’un conflit d’intérêts. Dans ce cadre, je trouve que le rôle des régulateurs (pas forcément l’Etat par ailleurs) est d’arbitrer ce conflit. Comment ? En paraphrasant Smith, dans le sens de la plus grande liberté pour le plus grand nombre. Car, contrairement aux idées répandues, le rôle de l’économie n’est pas de nous rendre plus riches mais plus libres.
Dans un certain sens, je suis beaucoup plus radicalement libéral de beaucoup de libéraux autoproclamés (je ne parle pas des membres de votre réseau).
Paul Valéry : « liberté est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens, qui chantent plus qu’il ne parlent »… pas étonnant qu’on ait du mal à s’entendre sur la définition du libéralisme
Si tout était simple, il n’y aurait pas de plaisir
salut Claudio, pour ma part, mais c’est vrai que je devrais le rappeler à chaque fois, le sens que je donne au mot liberté est précis : il s’agit de la définition exposée par Pascal Salin dans son livre « Libéralisme ». Si tu vas sur ce billet : Pascal Salin, tu en sauras plus.
En gros la liberté ne peut se définit qu’à l’aide de la notion de propriété (de soi, du fruit de son travail et de ses biens) et de la notion de responsabilité (à définir a priori, et qui consiste à dire devant qui on est responsable).
Tout ça pour dire que cela amène Salin à expliquer qu’il y a trois manières de transférer une richesse d’une personne à une autre (et trois seulement) : 1) l’échange libre 2) le don 3) l’échange contraint ou le vol (plusieurs degrés possibles) qui font appel à l’usage de la force (violence ou menace)
Je suis en phase très profondément avec Salin pour dire que le 3ème doit être banni le plus possible, et que les deux autres sont pleinement légitimes. Dans cette optique, tout acte libre de commerce, d’échange, n’a pas à être jugé sur des effets qu’il pourrait avoir a posteriori, mais doit simplement être considéré comme juste et légitime. Laissons aux êtres humains la liberté d’agir, et d’apprendre de leurs erreurs.
à bientôt, pour en discuter…
Je comprends mieux
Je ne partage pas ce point de vue : pour moi la liberté précède la propriété qui en est une manifestation parmi d’autres. De même, dans la typologie des échanges, je ne mettrais pas forcément les échanges « de marché » dans les échanges libres : souvent ils sont contraints.
On a trouvé notre divergence fondamentale, maintenant ça peut devenir vraiment intéressant
« les échanges libres : souvent ils sont contraints »
C’est ce qui fait qu’à mon sens le libéralisme reste un objectif, mais n’est pas encore une réalité plausible. Elle le devient de plus en plus dans les démocraties libérales. En effet, lorsqu’on se bat pour la survie, difficile de parler de marché libre et de concurrence (cf : germinal). Mais ce qu’oublient nos amis socialistes, c’est que c’est le progrès technique et social qui permet de passer ce stade, et que ce progrès s’obtient grâce au libéralisme. La boucle est bouclée
« Elle le devient de plus en plus dans les démocraties libérales. »
Permettez-moi d’être en total désaccord.
« Permettez-moi d’être en total désaccord »
Comment pourrais-je vous l’interdire ? Mais dites en quoi vous désapprouvez ma position.
D’accord. Il faut que dise que je base mon sentiment sur « ma » théorie économique qui est légèrement différente de celle(s) plus répandues. Par ailleurs, il s’agit d’un travail encore inachevé. Ceci pour m’excuser si ce que je vais dire vous paraitra du charabia.
L’idée même de « laissez-faire » le marché pour répondre le mieux possible aux besoins des personnes, devenues « consommateurs » se fonde sur l’idée d’échange libre et non contraint. Or, si on regarde au fond des choses, aucun échange n’est parfaitement libre. Il suffit de penser au fait que nous tous trouvons normal qu’une entreprise fasse la pub à ses produits. D’ailleurs je vous rassure, pour moi aussi c’est normal. Cependant le but avoué de ses initiatives c’est d’amener le consommateur à adopter un certain comportement d’achat. Et, évidemment, l’entreprise serait complètement irrationnelle si elle dépensait des sommes souvent importantes pour faire émerger un comportement que le consommateur aurait « librement » adopté.
Venons aux « démocraties libérales ». Je suppose que vous mettez dans cette catégorie les systèmes politiques basés sur les libres élections doublés de systèmes de gouvernance économique basés sur l’économie de marché. Si je me trompes, merci de m’éclairer. L’idée subjacente étant que le vote est comportement d’achat sur le marché électoral. Remarquez, je ne conteste pas cette idée. D’ailleurs, après 15 ans de politique active je suis bien placé pour savoir que l’image est pertinente. Cela dit, rien n’oblige un marché électoral à être plus « libre » qu’un marché quelconque.
Voyez, dans les élections de 2007 il y a eu une phrase répétée à l’infini que je trouve choquante : S.Royal aurait été la première femme à pouvoir être élue Présidente de la République. Juridiquement, philosophiquement et même politiquement, cela est strictement faux. Je ne partage absolument pas leurs idées politiques mais rien n’empêchait A.Laguiller et MG Buffet d’être élues si le Français les avaient votées. Mais dans un système où un grand journal peut se permettre de dire qu’un duel UMP-PS au second tour est un « impératif démocratique » assume pleinement le non respect de la liberté de chacun.
Par ailleurs je vous laisse deux citations de Bob Barr, candidat libértarien aux dernières élections américaines.
« Bien sûr, nous aimerions gagner, mais nous savons que cela est quasiment impossible [...] Mais nous pensons qu’un système avec seulement deux partis ne fonctionne pas »
« En matière économique, notre pays interdit les situations de monopole, mais en politique, il les encourage. Notre système est devenu prisonnier de l’idée que seuls deux partis peuvent fournir un candidat viable pour la Maison Blanche [...], alors qu’il n’y a que très peu de différences entre les deux partis. »
Bon cela me rappelle quelque chose mais j’avoue être partisan.
Pour revenir à votre phrase, je ne peut pas la partager car j’estime, pour les raisons que j’ai dites et autres qui serait trop long détailler, que nos démocraties sont illibérales tout comme nos systèmes économiques.
Salut, Désolé de ne pas avoir répondu rapidement, je n’ai pas vu passer la réponse, et c’est en voulant relire ce super texte de Von Mises que j’ai vu votre commentaire. Je suis totalement en désaccord sur le sujet de la publicité. Celui qui se fait embobiner par une pub ou par un commerçant très habile, est tout à fait libre, à partir du moment où il n’y a pas d’arnaque ou de mensonge. Choisir librement ne veut pas dire que tout le monde est parfaitement éclairé et rationnel, et fait toujours le meilleur choix possible.Au contraire. La liberté s’entend plutôt comme un droit de faire des choix, donc d’en faire des mauvais, et d’en être responsable. C’est pas très confortable, on préfère souvent que les autres prennent les responsabilités à notre place. Mais c’est selon les libéraux le seul moyen pour l’être humain de s’accorder avec sa nature.
Par démocratie libérale j’entends libéralisme (protection des libertés individuelles), démocratie (désignation du personnel politique par les urnes) et État de droit (soumission de l’action publique au principe de légalité).
Quant à votre analyse de la politique, je vous rejoins plus ou moins. Mais vous faites une erreur, me semble-t-il, sur la définition de la concurrence. Ce n’est pas parce qu’il n’y a que deux acteurs que le marché n’est pas concurrentiel et libre. La concurrence de nos jours ne se définit plus grâce au paradigme néo-classique (multiplicité des acteurs), mais plutôt avec le critère de la liberté d’entrée sur le marché. Autrement dit, tant que des partis autres que les deux dominants pourront librement entrer dans l’arène politique, il y a « marché libre » de l’élection. Les autres partis, qui peuvent tout à fait accéder au duel final lorsque un des deux grands est mal en point, servent à « mettre la pression » sur les deux dominants. Le Pen met la pression sur Sarkozy, Besancenot sur la gauche, Bayrou crée un espace entre les deux. Il y a réellement un multipartisme, même si au final ce sont toujours les mêmes qui sont élus !
merci Paul, je me tue à le repéter à longueur de billets…!!!!
Salut Paul
Bon, on a un sujet de désaccord de fond sur la pubblicité : vous parlez d’arnaques et mensonges, ce qui est du domaine du droit avant même d’être du domaine économique. Je reste au domaine de l’influence et je me rappelles ce qu’on m’a appris en cours de techniques de vente (j’ai été vendeur pour financer mes études et me frotter « au réel », ayant souvent la forme d’une porte claquée au nez
: vendre c’est amener quelqu’un à vouloir faire ce que nous souhaitons qu’il fasse.
Notre différence se fonde, je crois, sur l’approche de la liberté. Il me semble que vous vous focalisez sur la liberté comme absence d’interdits : face aux efforts (légitimes) des entreprises rien n’oblige à proprement parler le client à acheter. Donc pour vous il est libre. Pour ma part, si j’estime que c’est une dimension importante, je la trouve insuffisante pour définir la liberté lui préférant un approche « positif » : avoir la liberté réelle de faire. Or, à partir du moment ou la perception que le client a de ses options est perturbée (on ne va pas quand même vendre les produits des concurrents …) sa liberté de jugement, et par ricochet d’action, est entravée. Donc, pour moi, il n’est pas libre.
D’ailleurs, cette différence se voit à nouveau dans vos commentaires sur la politique. Dois-je vous sortir le nombre de fois où on a dit ne fût-il que dans la presse que une troisième force est incompatible avec la cinquième république ? Aux USA en 2000 circulait un sondage (malheureusement je n’arrive pas à le retrouver, faudra que vous me fassiez confiance) assez particulier. Les demandes étaient : qui voterez vous ? et qui voteriez vous si vous pensiez que tous les candidats pouvaient gagner les élections présidentielles.
Le premier, justement, prédit un « too close to call » entre Bush et Gore, avec Nader à 1% (Bush fût moins voté que Gore mais le cas de la Floride et surtout le fait d’avoir perdu son Etat de naissance décrétèrent la victoire républicaine, Nader fit légèrement mieux).
Le deuxième prévoyait un « too close to call » entre Bush, Gore et Nader.
Cela illustre bien, je pense, l’aspect purement théorique de la liberté de vote : on n’a pas voté Nader parce que on a cru qu’il ne pouvait pas gagner. Et « le » journal de référence en France a pu dire que le duel « Sarko-Ségo » était un « impératif démocratique ».
Et si vous voulez tester la « liberté d’entrée sur le marché politique », fondez un parti : j’y ai participé deux fois, je vous souhaite bon courage.
@ Lomig : et tu n’as pas fini de le faire !
@ Claudio : L’idée c’est que la perception qu’a le client du produit est toujours subjective. Il n’y a pas de vérité objective sur l’utilité ou la valeur d’un produit. Si le client est, à tort selon toi, convaincu qu’il a besoin d’un produit, ça n’empêche pas que sa décision est libre. On est tous rentré à la maison après un achat en se disant « quelle connerie ! ». Mais personne ne nous a forcé à acheter.
Vous voulez tester la liberté d’entrée sur le marché du chant polyphonique franco-flamand ? Personnellement je ne m’en sent absolument pas capable. Le marché est toutefois libre. En 2002, l’arrivée au second tour de M. Le Pen, politiquement parti de rien, lynché médiatiquement depuis plusieurs décennies, nous a prouvé, contrairement à ce que l’on a pu dire, que l’on est dans une vraie démocratie. Le sondage que vous citez aurait du encourager les gens à voter Ralph Nader ! Cela dit, il y a d’autres modes possibles d’élection que le scrutin majoritaire à deux tours. Par exemple, la méthode Condorcet, qui peut changer complètement le résultat d’une élection, mais qui n’en est pas moins démocratique.
Je reste pas convaincu, car je ne crois pas que les entreprises soient des organismes de mécénat soutenant les publicitaires …
Si je vous disais que le comportement des automobilistes n’est pas libre du fait du code de la route, vous seriez probablement d’accord avec moi. Et pourtant, sont-ils, vraiment, moins libres que les consommateurs ?
Sur Nader, vous dites bien, aurait du. Sauf que les mass-media n’en ont pas fait état et que la démocratie américaine empêche aux « third parties » de participer aux débats télévisés. Organisés, au passage, par un comité mixte démo-républicain.
Liberté ?
Merci du débat