Le profit ne se partage pas

J’ai été mis au courant de l’existence de cet article par Franck Boizard. Il s’agit d’une tribune de Pascal Salin, dans Les échos du 10/02 dernier : Le profit ne se partage pas. Je pense que l’article dans son ensemble est à faire circuler, alors je le fais…

« Le profit ne se partage pas », Pascal Salin

Au cours de son émission télévisée du jeudi 5 février, Nicolas Sarkozy a déclaré qu’il souhaitait aborder la « question du partage du profit » avec les syndicats lors d’une réunion prévue avec ces derniers le 18 février. Et il a précisé : « Je crois à la règle des 3 tiers. Sur 100 de bénéfices, il devrait y en avoir 33 aux salariés, 33 dans la poche de l’actionnaire et 33 qui doivent être réinvestis dans l’entreprise. » Ce faisant, il a certainement donné satisfaction à une large partie de l’opinion publique française qui est malheureusement nourrie d’une culture anticapitaliste que l’on enseigne dans les écoles, les universités et une grande partie des médias. Le profit y est considéré comme un gain obtenu par les capitalistes aux dépens des seuls individus productifs, les salariés, et la justice sociale imposerait donc à l’Etat, garant de l’intérêt général, d’assurer la redistribution de ce gain indu. Le président de la République n’a-t-il pas d’ailleurs ajouté qu’il lui semblait normal que les efforts faits par les salariés soient récompensés en obtenant une part du profit ?

Malheureusement, cette vision des choses est fantasmagorique. Il est attristant que, dans un pays comme la France, elle soit partagée par un président de la République pourtant élu par le « peuple de droite ». On est alors bien forcé de rappeler quelques vérités incontournables sur ce qu’est une entreprise. Le résultat de tout processus productif est nécessairement incertain et lorsqu’on lance un projet de production, on ne sait pas exactement quels seront les débouchés futurs et les prix obtenus. Le risque est donc inhérent à toute production et celle-ci ne peut avoir lieu que dans la mesure où quelqu’un Prendre le risque en charge est l’un des rôles fondamentaux du capitaliste, c’est-à-dire du propriétaire d’une entreprise.prend le risque en charge. Tel est l’un des rôles fondamentaux du capitaliste, c’est-à-dire du propriétaire (ou des propriétaires) d’une entreprise. Il signe des contrats, en particulier, avec les salariés et les prêteurs. Les uns et les autres ont une plus grande aversion pour le risque que le capitaliste et ils préfèrent une rémunération certaine, garantie par contrat, à savoir le salaire pour les salariés et l’intérêt pour les prêteurs. Toute la valeur ajoutée par une entreprise est donc répartie entre ces trois catégories de rémunérations : les salaires et les intérêts – qui sont donc des rémunérations de nature contractuelle – et les profits – qui ont une nature résiduelle et qui existent seulement dans la mesure où la valeur créée par l’entreprise est supérieure aux rémunérations promises par contrat. Bien évidemment, ces profits peuvent être négatifs, au point même qu’il peut y avoir faillite et que le capitaliste perd tout ce qu’il avait mis dans l’entreprise.

Il n’y a pas de profit à partager, car, par nature, le profit ne se partage pas. Prétendre qu’il faut partager le profit n’a pas plus de sens que de dire qu’il faut partager les salaires ou partager les intérêts ! Il y a en effet un partage, prévu à l’avance, de la valeur ajoutée créée par l’entreprise, entre une part certaine et une part incertaine. Ce partage a été accepté à l’avance par les salariés à qui l’on a promis un salaire – dont les efforts sont donc bien récompensés ainsi – et par les prêteurs à qui l’on a promis un intérêt. Les prêteurs pourraient d’ailleurs décider de devenir actionnaires au lieu d’être créditeurs, mais leur aversion pour le risque les conduit à préférer une rémunération certaine, en renonçant à l’éventualité d’un profit plus élevé. De la même manière, les salariés préfèrent une rémunération certaine, sinon ils auraient créé leur propre entreprise. Et de toutes manières, s’ils souhaitent prendre en charge une certaine part de risque, il leur est toujours possible d’acheter des actions soit de leur entreprise, soit d’une autre entreprise (ce qui serait d’ailleurs préférable parce qu’il est toujours plus prudent de ne pas « mettre tous ses oeufs dans le même panier »).

Ce partage des rôles n’a pas été décidé par un quelconque architecte social. Il a été sélectionné peu à peu au cours de l’histoire parce qu’il correspondait à la forme d’organisation sociale la plus efficace, celle qui a été préférée par tous, producteurs ou épargnants. Il est donc dangereux de vouloir menacer d’en haut, de manière arbitraire, cet extraordinaire équilibre qui a fait le succès du capitalisme et qui a permis l’enrichissement de tous.Il est donc infiniment dangereux de vouloir menacer d’en haut, de manière arbitraire, cet extraordinaire équilibre qui a fait le succès du capitalisme et qui a permis l’enrichissement de tous. Il faut bien voir en effet que les préoccupations des différents participants à la vie de l’entreprise ne sont pas identiques. En effet, les propriétaires des entreprises ont intérêt à maximiser leurs gains sur le long terme, alors que les salariés ont intérêt à maximiser les gains de court terme : si l’entreprise où ils travaillent fait faillite, ils doivent certes supporter le coût d’une réinsertion, mais leur capital humain n’en est pas détruit pour autant. De toutes manières, étant donné qu’aucun salarié n’est sûr de rester longtemps dans la même entreprise, il n’a aucun intérêt à sacrifier le court terme pour le plus long terme. C’est d’ailleurs ce mode de raisonnement tout à fait rationnel qui a conduit, par exemple, les managers des banques (salariés et non capitalistes) à maximiser leurs bonus dans le court terme, avec les conséquences que l’on connaît. Les capitalistes, en revanche, ont intérêt à la survie de leur entreprise, mais encore faut-il que le profit soit suffisant pour les inciter à conserver leur rôle. Il est donc mal venu de vouloir réduire la part des profits pour l’attribuer aux salariés. En poursuivant dans cette voie, on condamne le capitalisme. Et lorsqu’il n’y aura plus de capitalistes, il n’y aura plus d’emplois !

Ces principes sont tellement importants, tellement éternels que l’on est saisi de stupéfaction en apprenant qu’ils pourraient être mis en question lors d’une négociation entre le gouvernement et les syndicats. Les principes ne se négocient pas. Et s’il y a une urgence, dans la situation de crise où nous nous trouvons, mais aussi dans la situation de langueur économique dans laquelle notre pays se traîne depuis des décennies, c’est de restaurer un vrai capitalisme, respectueux des uns et des autres et seule source possible de prospérité pour tous.

Pascal Salin est professeur émérite à l’université Paris-Dauphine.

1 Trackbacks

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  1. [...] vais essayer de réagir à l’article de blomig à cette adresse, et qui s’appuie sur l’affirmation selon laquelle “Le profit ne se partage pas”. [...]

12 Comments

  1. J’ajouterais que pour être cohérent, il faudrait faire supporter un tiers des pertes aux salariés lorsqu’une entreprise s’effondre. Je serais curieux de voir combien de personnes voudraient encore de cette « règle des trois-tiers » si celle-ci était appliquée dans toute sa logique.

    Posted 11 février 2009 at 11:59 | Permalink
  2. LOmiG

    tout à fait !
    mais j’ai encore bon espoir que tout ce petit jeu d’annonce ne soit qu’une manière de « flatter » l’opinion gauchisante dans le sens du poil, après les manifs…j’espère…sinon c’est très grave…!

    Posted 11 février 2009 at 12:30 | Permalink
  3. koita

    Mille hommages au Pr Pascal SALIN. On ne peut pas mieux dire sur le capitalisme, la liberté et le droit de propriété qui sont intimement liés et qui correspondent à la nature-même de l’homme.

    Posted 11 février 2009 at 15:27 | Permalink
  4. Metallizer

    Je suis d’accord que la règle énoncée par Sarkozy est totalement tirée par les cheveux et ne tient pas compte des réalités économiques des entreprises (surtout pour les PME).

    Mais soyons honnête ! Sarkozy ne se serait pas permis cette phrase si il n’y avait pas autant d’abus de la part des grands patrons, en quoi ont-ils besoin d’autant de rémunération ? Le réinjecte-t-il en partie dans l’économie ou dans leur entreprise ? Comment peut on faire la lumière sur ça ?

    Voila d’où vient la grogne, des abus, et pas du faire que le partage (dont on sait qu’il n’est pas aussi basique de 33/33/33) est mal réalisé.

    Posted 12 février 2009 at 15:56 | Permalink
  5. LOmiG

    Quels abus de la part des grands patrons ? Pour deux ou trois cas de mecs complètement nazes qui n’ont pas la moindre décence, combien de centaines, de milliers de patrons qui gagnent moins que leur salarié, ou qui réinvestissent tout ce qu’ils gagnent dans leur boite ? Et puis, c’est le principe de créer une boite : on prend les risques et on peut gagner gros. ce qui compte, c’est que tout le monde puisse le faire, pas d’empêcher ceux qui le font de le faire…

    Et puis, sincèrement, un partage juste n’a rien à voir avec une égalité ou une égalisation, mais avec la propriété. L’entreprise n’appartient pas aux salariés, que je sache…?

    Posted 12 février 2009 at 19:25 | Permalink
  6. encore une radio de ton encéphalogramme plat ? mais ou est donc passé ton esprit d’analyse ? car un grain de sel apparait bien vite dans cette formidable image utopique du capitalisme : cette bêtise théorique de la rémunération de la prise de risque par un profit conséquent me fait sourire. car comment un ouvrier pourrait il prendre un risque dans la mesure ou son capital de départ est forcément moindre puisqu’il est obligé de travailler pour le développer ? Alors que la capitaliste et par conséquence le fils de capitaliste est dans le confort de pouvoir prendre des risques sans en avoir pris outre mesure pour ce faire, et sans voir travaillé pour avoir constitué son capital, à l’inverse de l’ouvrier, et plus largement d’un travailleur ? Cela est donner la part belle à ceux qui ne sont que els maillons d’un processus dans elquel l’argent appelle l’argent et la pauvreté davantage de misère…. Parler de mérite pour un actionnaire me fait sourire…. jaune.

    Posted 12 février 2009 at 20:20 | Permalink
  7. LOmiG

    D’accord en partie avec toi. OUi la vie est injuste, et certains partent avec moins de chances de pouvoir devenir entrepreneur. Mais selon moi, le meilleur moyen et le plus juste de corriger l’injustice consiste à faciliter et à inciter la prise de risques et la création d’entreprises, pas l’inverse !

    Comment dire que l’on oeuvre pour que même l’ouvrier puisse créer et s’enrichir, si on lui met des barrières pour faire cela.

    Je ne comprends décidemment pas comment les actionnaires ont pu devenir à ce point la cible de la « gauche »….vous êtes complètement imbibé du discours marxisant de Besancenot. Alors, ok, tu ne prônes pas la violence, mais ça ne suffit pas pour être favorable à la création de richesses. On croirait lire Sarkozy ;)

    Posted 12 février 2009 at 20:52 | Permalink
  8. Metallizer

    LOmiG : Je bosse dans une boîte où le PDG en effet n’a pas de salaire depuis des mois, je suis parfaitement conscient de cet etat de fait, et tu noteras que je n’ai pas parlé des PME ou autre société de moyenne envergure mais bien des rares gros nazes que tu évoques aussi.

    Je comprend très bien que la plupart des patrons prennent des risques à entreprendre et faire évoluer une société, et je ne généralise pas le comportements des riches industriels du CAC40, je constate juste que ces patrons ne se serrent jamais la ceinture comme les autres, même quand leur boîte traverse une période de crise, les seules concessions qu’ils font sont au niveau du personnel : licenciement, délocalisations ou alors plus discutables : lobby…

    Donc oui c’est bien quand on a réussi à monter une affaire qui rapporte et je n’aurais rien à reprocher aux patrons qui gagnent des millions mais ceux dont je parle on cette fâcheuse habitude de faire passer leur propre richesse avant la santé de l’entreprise et son coeur : ses salariés.

    Posted 12 février 2009 at 20:59 | Permalink
  9. LOmiG

    Il me semble que pour ne pas tomber dans des considérations un peu arbitraires, deux choses sont nécessaires et complémentaires (c’est ce que j’essaye de faire sur ce blog) :

    1) s’attacher à expliciter les grands principes sur lesquels sont fondées ces règles de fonctionnement du commerce et du capitalisme : c’est ce qu’ont très bien étudié et expliqué les libéraux…un principe de base est le volontariat : tous ceux qui travaillent dans une boite le font librement : ils ont signé un contrat de travail, et ont le droit d’aller chercher du boulot ailleurs (ou de négocier avec leurs patrons : c’est à ça que sont censés servir les syndicats, quand ils sont intelligents)

    2) rester sur des choses factuelles : qu’est ce qui se passe pour les patrons (qui au passage ne sont souvent que des petits actionnaires), concrètement ? Le factuel est utile pour savoir de quoi on parle. QUand il y a des crises, il y a des patrons qui sont dégagés par leur conseil d’administration, ça existe aussi.

    Deux choses pour finir : les délocalisations sont du ressort de ceux qui les décident à savoir les actionnaires (propriétaires) sur proposition ou non de l’équipe dirigeante. ça n’a rien de discutable, cela fait partie de leurs attributions. La démagogie anti-délocalisations de Sarkozy n’y fait rien. La rationnalité du développement industriel implique parfois de délocaliser pour rester compétitif : et alors ? C’est le jeu. On peut ne pas vouloir jouer ce jeu là, mais pour l’instant on n’est connait pas d’autres. Adaptation continuelle, changements, c’est la vie. J’en ai parlé l’autre jour ici ; ce ne sont pas les emplois qui sont à protéger, mais les personnes. Vouloir sauver une industrie mourante est idiot (ça se fera de toute façon), contreproductif (l’argent utilisé pour lutter contre la marche des choses aurait pu servir à aider des entreprises naissantes ou à aider les gens à se recaser), et injuste (pour le financer, il faut bien prendre à d’autres les ressources qu’ils ont crées)…

    Par ailleurs je ne vois rien de choquant à ce que les gens ne gagnent pas la même chose…

    à bientôt, pour continuer cette discussion ! merci pour ton commentaire !

    Posted 12 février 2009 at 21:29 | Permalink
  10. Metallizer

    « Vouloir sauver une industrie mourante est idiot (ça se fera de toute façon), contreproductif (l’argent utilisé pour lutter contre la marche des choses aurait pu servir à aider des entreprises naissantes ou à aider les gens à se recaser), et injuste (pour le financer, il faut bien prendre à d’autres les ressources qu’ils ont crées)… »

    C’est plus ou moins ce qui me faisait réfléchir, je me disais « mais comment peut-on continuer à renflouer des sociétés comme Renault qui ont fait de l’immobilisme pendant 15 ans et ont très peu investi et qui osent demander des aides de l’état ». Je me disais que c’est pas comme ça que ces dirigeants apprendraient à optimiser la gestion de leur entreprise, si à côté au moindre coup dur on leur offre des milliards sur un plateau. De l’autre côté y’a un drame social qui serait le licenciement. Le soucis c’est qu’on assiste à tout en même temps :

    Une boîte comme Renault qui pleure de ne pas vendre reçoit de l’argent pour survivre et en plus de cela, des licenciement sont à prévoir ! Mais bon, je suis réaliste quand même, je sais très bien qu’on a pas le choix et que le président non plus, il sauve les apparences surtout. Si il laissait couler les constructeurs, il essuierait la colère des licenciés en masse, sauf que quoi qu’il arrive y’en aura…

    Posted 12 février 2009 at 21:58 | Permalink
  11. LOmiG

    « De l’autre côté y’a un drame social qui serait le licenciement. »

    tout le problème français est dans cette phrase. Il faut retrouver le plein emploi pour que nous puissions enfin considérer que le licenciement n’a rien d’un drame. Ce qui est dramatique, c’est d’être licencié et de ne pas retrouver un travail. ça, oui, ça peut devenir dramatique. Mais le licenciement est normal et fait partie de l’adaptation continuelle, indispensable, des entreprises. Mais le droit du travail, plus la désinformation des syndicats, ont réussi à faire croire aux gens que licencier est un acte abusif (Besancenot propose même de l’interdire, alors, vous voyez, ma bonne dame !)

    Il faut tout faire pour retrouver le plein emploi. Avec ce que ça implique de simplification du code du travail, y compris faciliter les licenciements.

    Posted 13 février 2009 at 12:26 | Permalink
  12. @ Lomig : tu as bien résumé le problème je trouve. Licencier est devenu un mot grossier.
    Finalement, la gauche critique Sarkozy parce qu’il est « sécuritaire », mais ils le sont bien plus. Entre les uns et les autres, on est pas sortis de l’auberge (enfin du jardin d’enfants plutôt).

    Posted 13 février 2009 at 22:08 | Permalink

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