Texte d’une conférence de Pascal Salin. Traduction Expression Libre
Suite de la première partie : La cohérence de l’Ecole Autrichienne
Mon voyage vers l’école autrichienne
C’est cette fabuleuse cohérence de l’école autrichienne qui est si attirante pour moi et qui l’a été depuis que je l’ai découverte. Pour cette raison, je voudrais revenir sur mon passé et toucher quelques mots de mon voyage intellectuel, bien que je n’aime pas parler de moi. Mais, cela m’a été suggéré pour cette conférence.
Quand j’étais étudiant à l’université, il n’y avait pas de débats idéologiques forts dans l’opinion publique, et les gens acceptaient généralement une sorte d’approche social-démocratique modérée. Cependant, dans les cercles intellectuels et à l’université, le marxisme était plus ou moins la pensée dominante.
En ce qui me concerne, même enfant, Vous ne pouvez pas comprendre comment fonctionne la société sans vous référer aux comportements individuelsj’ai toujours été fortement anticommuniste et je n’ai jamais pu comprendre le marxisme, qui me semblait trop incohérent et arbitraire. Mais je dois avouer que, dans un tel environnement, j’avais quand même un penchant socialiste. Comme une partie de ma famille était de tradition chrétienne-démocrate, je partageais la conception selon laquelle la justice sociale était un des rôles principaux de l’état, et que les entreprises publiques devaient être gouvernées en fonction de l’intérêt général.
Il n’y avait jamais eu d’économiste avant moi dans ma famille. Pour cette raison, ma décision de devenir économiste était plutôt surprenante. Comment cela m’est-il venu ? Je voulais comprendre comment de grandes différences de développement entre les pays étaient possibles. De plus, j’avais un intérêt spontané pour les problèmes sociaux et je voulais comprendre comment la société fonctionne. L’enseignement que j’ai reçu à l’université était loin de ce que les étudiants en économie suivent maintenant. C’était une sorte de mélange de bons sentiments, d’histoire de l’économie, et de quelques concepts de théorie économique plus ou moins bien interprétés. Les mathématiques, les statistiques, et l’économétrie étaient introduites seulement en fin de cursus.
Malgré cet enseignement plutôt déficient, j’ai tout de même compris deux choses importantes. La première, c’est que la théorie économique existait et que c’était la seule manière de comprendre la réalité économique. Depuis cette époque j’ai la conviction – que j’essaye toujours de transmettre à mes étudiants – qu’il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie. La deuxième, grâce à la microéconomie, c’est que vous ne pouvez pas comprendre comment fonctionne la société sans vous référer aux comportements individuels.
Création du Séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say
Qu’importe : j’étais insatisfait car j’avais le sentiment que la théorie existait et qu’elle était enseignée dans de nombreux pays, mais que je n’en avais pas une connaissance suffisante. Heureusement, ce sentiment d’insatisfaction était partagé par d’autres étudiants que je connaissais. En décembre 1961, nous avons décidé de travailler ensemble pour apprendre nous-mêmes ce qui ne nous était pas enseigné par nos professeurs. Nous avons donc créé le Séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say. Nous nous réunissions toutes les semaines pour discuter des articles de recherche écrits par les membres. Nous avons également écrit un livre sur l’hypothèse du « revenu permanent » et nous avons ainsi découvert, en particulier, les travaux de Milton Friedman. Bien que nous ayons été tous intéressés par des domaines différents, on peut dire qu’à l’époque nous étions tous devenus des adeptes de l’école de Chicago. Nous avions l’impression que cette approche était scientifique, logique, et rigoureusement basée sur des principes individualistes. Ainsi, l’école de Chicago nous a permis de réconcilier nos penchants libéraux, et notre désir d’une approche scientifique de l’économie. Ces penchants ont été renforcés par l’influence de plusieurs livres de Karl Popper que j’ai lus à cette époque.
Il est clair qu’en choisissant un tel nom pour notre séminaire – séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say – nous voulions insister sur deux choses : notre grand intérêt pour la théorie économique, et notre penchant libéral-classique. Les deux choses étaient considérées comme provoquantes dans l’environnement intellectuel Il y a plusieurs moyens de découvrir la vérité : pour certains, elle peut se révéler dès le début d’une carrière ; les autres découvrent la vérité petit à petit. Tel fut mon cas.
de cette époque, mais nous le faisions à dessein. Faire de la « recherche collective », à une époque où tous les chercheurs en économie étaient supposés être complètement isolés, était aussi considéré comme quelque chose de répréhensible. Et, par dessus tout, nous lisions des publications anglo-saxonnes, comme l’American Economic Review, ce qui a peut-être été considéré comme notre plus grand péché ! La majeure partie de nos professeurs pensaient alors qu’il fallait développer une science économique française, complètement différente de celle développé à l’étranger. En tant que lecteurs de ces revues étrangère, nous étions accusés « d’être à la remorque de l’impérialisme américain ».
Je voudrais, à ce point de mon exposé, dire que le Séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say existe toujours. Il est situé à l’Université Paris-Dauphine. Certains d’entre nous sont toujours des adeptes de l’Ecole de Chicago, ou proches de l’Ecole du « public-choice », et d’autres sont des économistes de l’Ecole Autrichienne, etc. Mais nous sommes tous libéraux (dans le sens classique ou européen du terme), parce que nous croyons qu’il est impossible de comprendre les problèmes économiques ou sociaux sans se fonder sur les comportements individuels.
Il y a plusieurs moyens de découvrir la vérité : pour certains, elle peut se révéler dès le début d’une carrière et, de ce point de vue, ceux qui ont découvert l’Institut Mises tôt dans leur vie sont des personnes chanceuses. Les autres découvrent la vérité petit à petit. Tel fut mon cas.
A Friedmanian in Paris
Donc, après avoir reçu un enseignement universitaire de qualité plutôt médiocre, en partie inspiré par les idées keynesiennes, je suis devenu un « Chicago », et plus précisément un Friedmanien. Mais être un Friedmanien signifiait briser des tabous, et le reste encore. Juste pour vous donner un exemple, Michel Rocard, un ancien Premier Ministre, a dit un jour que « Friedman est un destructeur de civilisations ». Plus récemment il a dit qu’il était dommage que Milton Friedman soit mort. Si ce n’était pas le cas, il aurait pu être accusé de crime contre l’humanité par la Cour Internationale de Justice (selon Rocard, le libre-échangisme de Friedman est la cause de la crise financière).
Quoi qu’il en soit, Friedman défendait la liberté individuelle et, pour moi, c’était le premier pas dans mon voyage intellectuel hors de la pensée dominante. Et croyez-moi, il fallait un peu de courage pour être un supporter de Friedman à cette époque et pour créer quelque chose appelé le Séminaire Jean-Baptiste Say.
J’étais par ailleurs un défenseur des taux de change flexibles, ce qui était aussi considéré comme presque obscène à cette époque (par exemple par Raymond Barre, un membre de mon jury de thèse, qui est devenu premier ministre par la suite). J’avais certes compris qu’on pouvait rêver d’un monde de taux fixes – par exemple avec un vrai étalon-or – Il fallait un peu de courage pour être un supporter de Friedman à cette époque et pour créer quelque chose appelé le Séminaire Jean-Baptiste Saymais, aussi longtemps que les monnaies nationales existent et aussi longtemps que les autorités monétaires voudront mener des politiques monétaires indépendantes, ces monnaies sont des biens différents et leur prix relatifs doivent être déterminés sur des marchés. J’ai vu tant de pays dans ma vie qui ont été détruits par des politiciens qui voulaient maintenir un taux de change fixe, et qui – dans le même temps – menaient des politiques inflationnistes et imposaient un contrôle rigide et destructeur sur les échanges afin de résoudre ce qu’ils appelaient à tort des problèmes de balance des paiements ! Par conséquent, s’il n’y pas de moyens de limiter le penchant inflationniste des autorités monétaires à créer de la monnaie, je préfère encore des taux de change flexibles, déterminés par le marché.
J’ai déjà évoqué ma thèse. Son titre était « L’équilibre monétaire en économie ouverte ». J’étais déjà fasciné – comme je l’ai été toute ma vie – par la monnaie et les systèmes monétaires. Ma thèse était fondée principalement sur l’approche théorique développée par Rboert Mundell. Quand j’ai commencé à faire des recherches, je suis tombé sur un article de Robert Mundell dans la revue American Economic Review. Pour moi, ce fut un choc : j’avais les outils nécessaires pour écrire ma thèse.
En fait, l’approche développée par Mundell – connue sous le nom de « combinaison optimale de politiques économiques » (« optimal policy mix ») était à la fois inspirée de l’école de Chicago et de l’approche keynésienne. Je suis devenu plus critique à son égard plus tard. Mais c’était une étape nécessaire dans mon voyage intellectuel.
Découverte d’Hayek
Ultérieurement, j’ai découvert Hayek (« L’utilisation de la connaissance dans la société » ou, peut-être, « la confusion du langage dans la pensée politique »). Ce fut un autre choc intellectuel. C’était l’approche dont je rêvais !
A peu près à la même époque, j’ai été invité à présenter un rapport sur les problèmes monétaires à une conférence sur les marchés libres. Je n’avais encore lu qu’une page du livre de Hayek « Choisir sa monnaie » (« Choice in Currencies »), mais j’en étais tellement excité que mon esprit travaillait tout seul et que j’ai immédiatement écrit mon rapport. Ensuite seulement, je suis revenu lire la suite du texte de Hayek (et compléter mon rapport !).
En fait, j’avais entendu parler de Hayek étant étudiant, mais il était présenté comme un économiste passé de mode, et je pensais même qu’il était mort ! Plus tard, j’ai eu le plaisir de le connaitre. J’ai un certain nombre d’anecdotes à son sujet, mais j’en raconterai une seule : en 1980 un petit groupe d’économistes libéraux La plupart des gens n’ont pas eu le privilège d’être confrontés avec les bonnes idées; ils doivent les découvrir et il y a plusieurs manières possibles de faire une telle découverteet de députés invitèrent Friedrich Hayek à venir faire une conférence à l’Assemblée Nationale. Après cet évènement, nous sommes allés dîner au célèbre restaurant La tour d’argent. Soudainement, pendant le dîner, Hayek a pris une carte postale du restaurant et a écrit : « Le marché n’est pas seulement une meilleure adaptation, mais une adaptation à la constante nécessité de ré-adaptation à des conditions toujours changeantes ». N’est-ce pas du pur Hayek ?
Malheureusement, je n’ai jamais eu la chance de rencontrer Ludwig Von Mises. Après avoir découvert les écrits de Hayek, j’ai découvert Mises et Rothbard avec le même enthousiasme. Cette approche graduelle m’a conduit à la conviction suivante : on doit être tolérant avec les gens, et intolérant avec les idées. La plupart des gens n’ont pas eu le privilège d’être confrontés avec les bonnes idées; ils doivent les découvrir et il y a plusieurs manières possibles de faire une telle découverte. C’est pourquoi l’on doit être tolérant avec les personnes et accepter qu’ils aient des points de vue différents, et même – pourquoi pas ? – un petit morceau de vérité. Mais, lorsque vous avez des convictions fortes, vous ne devez pas être tolérant au point d’accepter une sorte de compromis avec vos croyances.
Les économistes de l’Ecole Autrichienne sont souvent considérés comme extrémistes et intolérants. Ils ont de fortes convictions, mais ils doivent être ouverts à la discussion et accepter qu’une approche plus nuancée existe et que, parfois, la convergence ou la compatibilité entre différentes approches puissent être possibles.
Articles connexes:
- L’école autrichienne d’économie : l’aboutissement d’un voyage intellectuel – 1/6
- Pascal Salin et moi
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[...] de lire d’abord, si ce n’est pas déjà fait, la première partie, ainsi que la seconde partie. La troisième s’intitule : L’école de Chicago et l’école [...]
4 Comments
Salut Lomig content de te voir découvrir cette école, mais tu devrais reprendre à sa genèse avec Mises et Mengler.
salut L’hérétique, je ne découvre pas vraiment cette école : à vrai dire c’est la seule que je connaisse puisque je suis venu au libéralisme par le biais de Bastiat et de Salin. J’ai ensuite découvert Hayek, et effectivement j’ai hâte de trouver le temps de lire Mises et Rothbard.
Je publie cette conférence de Salin, parce que la traduction est de moi, qu’il l’a validé et que j’ai eu la chance de le rencontrer pour l’interviewer. L’interview arrive dans quelques semaines : à suivre. C’est un homme passionnante et charmant, simple et rigoureux.
à bientôt
Bravo pour ce travail de traduction. Je rêve de traduire aussi une tonne de livres et d’articles mais ça prend un temps fou. Et donc ça fait plaisir de voir que d’autres s’y mettent. Criticus va s’y mettre aussi j’espère !!
Salut Nicomaque ! Merci pour ton passage ici. Oui il y a beaucoup de choses à traduire, mais aussi à lire tout simplement. La pile de bouquins à côté de mon lit continue de grandir sans que mes efforts pour la faire diminuer ne me permettent d’en sortir !
J’ai surtout eu la chance que Pascal Salin aie la gentillesse de relire ma traduction et de la valider / corriger. C’est donc une traduction « officielle »…
Et son interview exclusive arrive dans quelques jours / semaines !